EDITO
De la colère au possible : repenser nos récits collectifs
Je suis en colère
Cette émotion a mauvaise presse.
Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie l’évoque dans son dernier livre « La colère et le chagrin. D’une émotion intime à sa mobilisation sociale. » (Albin Michel).
Pour l’auteur, deux formes de colère radicalement différentes coexistent. D’une part, la colère saine, respectueuse d’autrui. D’autre part, la colère de toute-puissance, qui ne vise qu’à se faire obéir et qui, pour y parvenir, nie l’autre. Ce qui se vit sur un plan individuel et ce qui se joue à un niveau collectif sont entremêlés. [Il ajoute que] la colère n’est ni bonne, ni mauvaise en soi dans le champ collectif. Serge Tisseron nous mène de l’intime au social. La colère est un levier puissant pour combattre les injustices et les inégalités dans la société et le monde.[1]
Je suis en colère. Une colère saine, respectueuse d’autrui.
Je suis en colère car j’en ai ras-le-bol d’être traité de gaucho, de gauchiasse, de khmer vert, d’escrolo.
Vouloir prendre soin de la maison (au sens étymologique du terme, l’écologie signifie la science de la maison), viser un projet de société qui prône le vivre ensemble en respectant la maison et tous.tes ses autres habitant.e.s ne méritent pas ce flot d’insultes.
Un projet de société se nourrit du dialogue. Thomas d’Ansenbourg est ma boussole dans ma définition de ce dialogue : « Il y a un infiniment plus d’intelligence dans deux cœurs qui essaient de se rapprocher que dans deux intelligences qui essaient d’avoir raison. »
Ma colère est saine
A propos de dialogue, j’entends beaucoup parler de la destruction créatrice[2], présentée en tant qu’idée nouvelle et novatrice et comme étant la solution aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. L’idée n’est ni neuve ni novatrice. La notion de destruction créatrice vient de l’économiste Joseph Schumpeter avec la parution de son livre « Capitalisme, Socialisme et Démocratie », publié aux États-Unis en 1942 puis traduit en français en 1951. L’idée de destruction créatrice apparaissait d’ailleurs déjà dans son ouvrage « Théorie de l’évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l’intérêt et le cycle de la conjoncture », publié en 1911 et traduit en français en 1935. Par ce processus, selon Schumpeter, le système économique se renouvelle et génère une croissance économique de long terme.
L’idée n’est donc ni neuve ni novatrice.
Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bune ont certes publié en 2020 un essai économique, « Le Pouvoir de la destruction créatrice. Innovation, croissance et avenir du capitalisme. » Les auteurs mettent au point un modèle de croissance schumpétérien qui se fonde sur la théorie de Joseph Schumpeter.
Il s’agit donc bel et bien encore d’un modèle qui repose sur l’idée de la croissance économique. Comment est mesurée cette croissance économique ? Par le Produit Intérieur Brut (PIB), indicateur économique crée en 1934 par Simn Kuznets. En gros, le PIB est la somme de la valeur marchande de tous les biens et services produits en un an sur un territoire donné (souvent à l’échelle nationale).
Kuznets lui-même a toujours averti que la croissance du PIB ne doit pas être confondue avec le bien-être ou le succès d’une nation, prévenant qu’il ne mesure que la production quantitative.
Souvenons-nous aussi du rapport « Les limites à la croissance », souvent qualifié de rapport Meadows[3] qui aborde en 1972 (!!!) l’impossibilité d’une croissance économique infinie et l’inéluctable pénurie des matières premières à venir.
Adeline Beurgaud, dans son article « La destruction créatrice et ses limites. »[4] écrit que l’innovation ne représente qu’une partie de la solution à la préservation de l’environnement. C’est rester dans une dynamique de toujours plus de consommation, de croissance pour la croissance. Il semble nécessaire de revenir à une plus grande sobriété dans nos modes de vie. Limites confirmées par le rapport 2023 du GIEC, par Timothée Parrique[5], par l’effet Jevons[6] et bien d’autres.
Comme l’évoque Paul Watzlawick de l’école systémique de Palo Alto, « en faisant plus de la même chose, nous obtiendrons toujours la même chose ».[7]
Et si nous essayions, changement de comportement, nouveau récit et autre façon de vivre ensemble.
Je transforme ma colère
J’exprimais ma colère en introduction de cet édito. Pour poursuivre un dialogue sain et authentique, j’ai envie de connaître les émotions qui bloquent vers un changement de comportement, un nouveau récit et une autre façon de vivre ensemble. Peur ?
J’accompagne au quotidien des projets tel que la mise en place d’une filière de l’osier en Gaume, une coopérative active dans l’énergie où les travailleurs et les travailleuses prennent les décisions collectivement et dans laquelle la politique salariale est chacun.e un salaire identique, un restaurant partagé avec des prix conscients, …
Des nouveaux récits existent et ne demandent qu’à s’écrire et se vivre.
« Là où il n’y a plus de projet alternatif crédible, il ne reste que la gestion dégradée de l’existant », est-il écrit dans (Re)construire avec la rue, article paru dans La Revue nouvelle, numéro 2, février 2026.[8]
Le titre de cette anthologie fait écho à « L’Amour au temps du choléra » de García Márquez, suggérant que l’amour persiste malgré — ou à travers — la destruction.
Et comme chante mon groupe préféré « All you need is love ».
Frédéric Lombart
Institut Eco-Conseil
[1] Ce paragraphe reprend des extraits de l’article Il y a colère et colère de Martine Gayda dans Le Ligueur n°2, février 2026.
[2] La destruction créatrice est le processus économique continu par lequel de nouvelles innovations remplacent et rendent obsolètes, sur les marchés, des innovations plus anciennes et conduit les moins productives à disparaître.
[3] Souvent associé au nom de Denis Meadows, je profite de l’opportunité de cet édito pour rendre visible Donella Meadows (avec Jørgen Randers, et William Behrens). Elle a non seulement co-écrit le rapport de 1972, mais a aussi pris en charge de nombreuses mises à jour de ce dernier.
[4] Beurgaud, Beurgaud, La destruction créatrice et ses limites. Philosophie, science et société. 2022. https://philosciences.com/destruction-creatrice-limites.
[5] Economiste et auteur de l’ouvrage Ralentir ou périr : l’économie de la décroissance en 2022.
[6] Du nom de l’économiste Willima Jevons, qui a montré quel’efficacité rend l’usage d’une ressource moins cher, ce qui entraîne une augmentation de la demande (effet de revenu) et une hausse de l’utilisation (effet de substitution), dépassant parfois 100% du gain initial.
[7] La citation exacte, devenue un concept clé de l’école de Palo Alto et de la thérapie brève systémique (popularisée par Paul Watzlawick), est généralement formulée ainsi : « Toujours plus de la même chose donne toujours plus du même résultat ».
[8] https://revuenouvelle.be/