EDITO
Bic et bottes
Par Valérie Mathieu, éco-conseillère et chargée de projet à l’IEC depuis 2023
Juin est toujours un moment un peu particulier à l’Institut Eco-Conseil.
Les travaux se terminent.
Les présentations orales approchent.
Les promotions arrivent doucement au bout de leur parcours.
Le 26 juin, nous nous retrouverons pour célébrer cette fin de formation.
Officiellement, il sera question de certification, de validation des compétences, de capacité à pratiquer l’éco-conseil.
Et tout cela est évidemment important.
Mais chaque année, à cette période, une question me revient : que formons-nous réellement dans les métiers de la transition ?
Parce qu’au fond, les transformations les plus importantes sont souvent aussi les plus difficiles à réduire à des indicateurs ou à des livrables.
Bien sûr, nos stagiaires apprennent des outils.
Des méthodes.
De la gestion de projet.
De la lecture systémique.
Des cadres d’analyse.
Des méthodologies participatives.
Et heureusement : les métiers de la transition ont besoin de rigueur, de structure et de capacité d’analyse.
Mais ce n’est pas uniquement cela qui se joue pendant une formation.
Au-delà des cadres
Au fil des mois, quelque chose d’autre apparaît aussi.
Quelque chose de plus discret.
Une autre manière de regarder un territoire.
D’écouter des acteur·rices.
De percevoir ce qui ne rentre pas toujours dans les indicateurs.
Au départ, beaucoup cherchent surtout les bonnes réponses.
Les bons outils.
Les bonnes méthodes.
Puis, progressivement, quelque chose se déplace. Une capacité nouvelle apparaît : sentir qu’un territoire vivant ne se résume jamais complètement à une carte, un diagnostic ou une série d’indicateurs.
Voir apparaitre des rythmes.
Des fragilités diffuses.
Des signaux faibles.
Des formes de vulnérabilité ou de résilience qui n’apparaissent pas toujours dans les tableaux de bord.
Et cela transforme profondément la manière d’agir.
Parce que les métiers de la transition travaillent avec du vivant :
des territoires,
des organisations,
des groupes humains,
des écosystèmes,
des dynamiques sociales.
Or le vivant déborde toujours un peu des protocoles qu’on construit pour le comprendre.
Il résiste.
Évolue.
Surprend.
Francisco Varela[1] rappelait que la cognition n’est pas « la représentation d’un monde prédonné » — c’est l’avènement conjoint d’un esprit et d’un milieu. Percevoir, c’est toujours entretenir une relation, pas simplement traiter des informations.
Et je crois que cette distinction devient de plus en plus importante aujourd’hui.
Information et perception
Nous savons énormément de choses sur l’état du monde vivant.
Jamais les sociétés humaines n’ont eu accès à autant de connaissances sur le climat, les écosystèmes ou les ressources : températures des océans, effondrement des populations d’insectes, épuisement des nappes phréatiques, fragmentation des écosystèmes…
Tout cela est documenté.
Modélisé.
Publié.
Diffusé.
Et pourtant les crises s’accélèrent quand même.
Peut-être parce que le problème contemporain n’est pas uniquement un déficit de connaissances.
Nous connaissons de plus en plus le monde.
Mais nous le percevons peut-être de moins en moins.
Depuis plusieurs décennies, notre rapport au réel est de plus en plus médié par des systèmes abstraits : tableaux de bord, indicateurs de performance, modèles prédictifs, cartographies numériques, protocoles, algorithmes.
Ces outils ont produit des capacités extraordinaires. Il serait absurde — et même malhonnête — de le nier.
Je travaille moi-même avec des cartes, des diagnostics, des indicateurs, des rapports. Mais je remarque aussi combien le temps réellement passé sur un territoire en transforme la compréhension.
Le traverser.
L’observer.
Sentir ses usages ordinaires.
Ses rythmes.
Ses tensions discrètes.
Ces outils, nécessaires, produisent aussi un déplacement plus silencieux : nous ne sentons plus les phénomènes, nous les consultons.
Le climat devient une courbe.
La biodiversité un indicateur.
Les sols une donnée d’occupation.
Le territoire vécu devient territoire représenté[2].
Et quelque chose se perd dans cette translation.
Les angles morts de nos organisations
Cet appauvrissement perceptif n’est d’ailleurs pas uniquement individuel. Nos organisations produisent aussi certaines formes d’aveuglement.
L’accélération permanente réduit notre capacité à percevoir les transformations lentes.
La fragmentation des savoirs rend invisibles les interdépendances.
La délégation perceptive aux systèmes experts nous éloigne parfois du terrain réel.
Et la saturation cognitive disperse l’attention nécessaire pour observer ce qui évolue silencieusement.
Or les grandes fragilités contemporaines apparaissent rarement sous forme de ruptures spectaculaires.
Elles émergent souvent progressivement :
moins d’insectes,
moins d’oiseaux,
des sols plus pauvres,
des tensions sociales diffuses,
des vulnérabilités qui s’installent lentement.
Les systèmes vivants absorbent longtemps des perturbations invisibles avant de franchir brutalement certains seuils critiques. Encore faut-il être capable de percevoir ce qui prépare ces basculements.
Et cela demande souvent autre chose qu’une simple maîtrise technique.
Cela demande de la présence.
Du temps.
Une fréquentation suffisamment longue des territoires pour que certaines choses finissent par apparaître.
En un mot, de la relation.
Nous aussi
Et je crois que cette tension traverse aussi les métiers de la transition. À force de tableaux de bord, de protocoles et de référentiels, on peut finir peut-être par parler du vivant sans plus entretenir de relation sensible avec lui. Nous habitons de moins en moins ce que nous prétendons gérer.
Or une transition entièrement pilotée depuis des indicateurs risque parfois de perdre ce qu’elle cherchait précisément à protéger.
C’est pour cela qu’à l’Institut Eco-Conseil, nous parlons souvent d’une formation « Bic et bottes ».
Le Bic pour analyser, structurer, transmettre, conceptualiser.
Les bottes pour marcher les territoires, observer les usages, sentir les rythmes, rencontrer les réalités concrètes.
Dans un monde qui pousse sans cesse à accélérer, optimiser, produire, certifier, mesurer, cela peut sembler presque à contre-courant.
Mais les métiers du vivant demandent parfois autre chose.
Ils demandent d’habiter ce que nous savons.
Alors oui, le 26 juin, nous certifierons des compétences.
Mais pas uniquement.
Nous célébrerons aussi une manière particulière de vivre les transitions.
Une manière qui tente encore de tenir ensemble :
le Bic et les bottes,
les outils et le terrain,
l’analyse et le vivant,
la rigueur et la relation.
Et ce n’est pas rien.
[1] Varela, F., Thompson, E., Rosch, E. (1993). L’Inscription corporelle de l’esprit. Sciences cognitives et expérience humaine. Paris : Seuil. (Titre original : The Embodied Mind, MIT Press, 1991).
[2] En référence aux travaux d’Henri Lefebvre sur la distinction entre espace vécu et espace conçu, notamment dans La Production de l’espace (1974).