Janvier 2026 – Edito

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L'art de recoudre le monde

Décembre est un ourlet.
Pas un point final, mais un geste de couture.
On ne clôt pas une année, on la relie : le passé au futur, les territoires fragmentés à une trame commune, nos gestes dispersés à une vision partagée.
C’est le mois du fil.
Et quel fil ?
Celui qu’on croit r
.ompu, mais qui résiste.
Celui que l’on reprend, avec la patience des mains qui connaissent le soin, sur l’étoffe usée de notre monde. Car le monde s’effiloche, et les signes sont partout.

Quand la trame mondiale se défait

Les rapports décrivent la perte des mailles de la biodiversité et le silence qui s’étend dans nos écosystèmes. Le jour du dépassement, chaque année plus précoce, dit l’essentiel : nous tirons trop fort sur les ressources du vivantMeadows et le Club de Rome ne l’avaient-ils pas déjà annoncé en 1972, bien avant que l’accroc ne devienne visible à l’œil nu ?

Depuis, les sommets internationaux tentent de contenir, sans toujours parvenir à détendre la pression. La COP30 à Belém a voulu réparer ce qui se défait, mais le traité mondial sur les plastiques avance lentement, tandis que les océans s’alourdissent de déchets. François Gemenne parle d’un accord « archi-nul »[1] : une COP qui évite même le mot fossile, qui recule sur la déforestation et l’agriculture. Le risque est clair : réinvestir dans ce qui détruit, plutôt que réparer ce qui soutient.

Dans le même temps, les replis sur soi se multiplient, menaçant ce qui tenait encore ensemble nos économies, nos sociétés, nos destins liés.

Là où ça craque, ici

Et si le monde se découd là-haut, il se déchire ici aussi. Dans les CPAS débordés, où la demande explose plus vite que le budget. Dans les communes qui veulent réparer avant que tout ne casse, mais qui doivent compter chaque sou. Dans les sols wallons qui s’assèchent puis se noient, dans les haies qui disparaissent, dans les filières déchets qui saturent. Et il y a ce fond de grève, qui monte, qui dit que trop de fils ont été tirés, et trop longtemps.

Trop tendu, le tissu social finit par claquer – et claquer n’est pas céder : c’est parfois le bruit d’une société qui dit « stop », qui veut raccommoder autrement. Parce que, oui, une toile trouée, ça reste quand même une trame que nous pouvons encore réparer.

Quatre gestes pour habiter le monde

C’est là que résonne en moi la pensée de Chris Younès, qui, dans « Prendre soin. Architecture et philosophie »[2], nous offre un patron de couture. Quatre gestes fondamentaux du soin, quatre fils essentiels pour habiter le monde et qu’en ce mois de décembre, je me permets de revisiter : l’accueillance, la portance, la maintenance et l’accordance.
 
L’accueillance, c’est le point de départ. Reconnaître les trous, les faiblesses, les lacunes. Ne pas les recouvrir de broderies illusoires mais accepter que le tissu de nos sociétés est abîmé, et que c’est de cette imperfection que naît la nécessité de l’action. C’est accepter la complexité des relations, ne pas nier les conflits, les déséquilibres de pouvoir et les héritages coloniaux qui ont tiré sur la trame du monde. Surtout, ne pas chercher la solution parfaite, mais commencer par un diagnostic honnête.
 
La portance, c’est ce qui soutient, ce qui tient l’ensemble. Les fils discrets de la trame qui empêchent l’étoffe de tomber en lambeaux. C’est ce que l’on ne voit pas toujours : la solidarité silencieuse, les gestes modestes, les politiques patientes qui maintiennent le lien social. C’est la force de la société civile, des associations, de ces réseaux invisibles qui continuent de tisser du lien par-delà les frontières et les conflits. La portance est la force de la cohésion, l’infrastructure invisible de notre communauté.
 
La maintenance, c’est ce soin répété, obstiné. L’art de reprendre encore et encore, d’entretenir le fil du temps. Il ne s’agit pas de chercher la perfection, mais de garantir la continuité, de veiller sans relâche à ce que le tissu ne se déchire pas davantage. C’est l’anti-jetable par excellence, le refus de l’abandon : travail diplomatique incessant, réparation des accords de paix et des traités, entretien patient des infrastructures, nos routes et nos ponts, nos dialogues et nos institutions.
 
L’accordance, c’est la juste tension. Un fil trop lâche ne tient rien ; un fil trop serré déchire. Accorder, c’est trouver la mesure, le rythme juste entre l’urgence et la patience, l’économie et l’écologie, l’individu et le collectif. C’est trouver l’aplomb entre la souveraineté nationale et la coopération internationale, concilier la résilience des chaînes d’approvisionnement locales avec la nécessité des échanges mondiaux, trouver une voie entre protectionnisme et ouverture totale. C’est la justesse de l’équilibre.

Recoudre, concrètement

Ces gestes ne sont pas seulement des concepts, ils sont des actes politiques et quotidiens. Planter une haie, c’est raccommoder une trame verte pour la biodiversité. Rénover un lavoir oublié, c’est recréer un lieu de rencontre. Incarner une boucle de réemploi dans une PME, c’est renforcer la fibre économique et sociale d’un territoire. Former un éco-conseiller, c’est transmettre l’art discret de tenir l’aiguille.
 
Et puis, il y a cette crèche de Noël.
Plus tout à fait une crèche ? Une installation faite de l’assemblage de tissus. Silhouettes sans visage, visages sans nom. Un camaïeu de blanc au grège. On pourrait croire que tout est effacé : les croyances, les récits, les certitudes.
Mais pourtant demeure le fil.
Cette œuvre n’efface pas : elle recoud. Elle assemble ce qui diverge, maintient ce qui s’effrite, tisse sans imposer. Une crèche devenue lien. Un symbole qui tient par la couture.

 
Nous ne tissons pas un vêtement neuf chaque année. Nous reprenons le manteau commun, où chaque raccommodage est visible — et c’est tant mieux. Il raconte notre refus du jetable, notre attachement à ce qui dure, notre soin pour ce qui relie.

Décembre n’est donc pas un point final, mais une couture de passage faite de nos fils quotidiens : ceux qui portent, qui accordent, qui entretiennent, et qui, par leur simple présence, accueillent la complexité du réel. Et nos ourlets ne sont pas que décorations : ils empêchent la déchirure du tissu commun, ils sont le garde-fou pour que les bords ne s’étiolent pas, que la toile de nos vies ne se détricote pas. C’est le geste politique le plus puissant de notre temps, l’acte de résistance le plus radical : recoudre plutôt que laisser filer.

Valérie Mathieu
Institut Eco-Conseil
 
[1] François Gemenne,  [@François Gemenne]. (2025, 22 novembre), Une courte réaction suite à l’accord adopté à l’instant à la #COP30 : le texte est naze. Archi-nul. On aurait dû faire écrire le texte directement par les compagnies pétrolières et les industries du charbon, tout le monde aurait perdu moins de temps. [Post]. Linkedin. https://www.linkedin.com/posts/françois-gemenne-b4331425_cop30-activity-7398052459211870211-PhFG/
 
[2] Younes C., Bodart C., Marcillon D. (2024), Prendre soin – Architecture et philosophie, Gollion, Suisse : In Folio